Cela fait maintenant trois mois que la gauche a perdu l’élection présidentielle.
Nous, citoyens de gauche, devons réfléchir et nous remettre en question. Evidemment que les personnes ont leurs responsabilités, et la candidate ainsi que son équipe devront faire leur autocritique, en reconnaissant et analysant leurs erreurs. Il faudra également que personne au Parti Socialiste ne s’en affranchisse, que ce soient ceux qui ont soutenu la candidate durant la campagne, et également ceux qui ne l’ont peut-être pas assez fait.
Mais les personnes ne doivent pas être seules au centre de la discussion. Il n’est ainsi pas très heureux de se projeter personnellement dès maintenant pour la prochaine élection. Il est également fort regrettable de se dire être prêt « personnellement » à la rénovation de la gauche. Enfin, ce n’est pas correct d’énoncer comme cause de la défaite une triple erreur de la candidate tout en se ventant d’être personnellement responsable du rebond du PS au second tour des élections législatives. Les personnes ne doivent pas occulter le débat d’idées sur la remise en cause de notre identité que nous devons avoir.
Je vous propose donc de réfléchir aux causes de la défaite, en essayant d’être le plus objectif possible. Evidemment il y en a plusieurs, et n’en retenir une seule n’est pas sérieux. Je reviendrai donc sur les trois raisons que j’estime principales, à savoir:
- Une candidate et un parti pas assez préparés
- Un parti socialiste divisé
- Une victoire de Nicolas Sarkozy
Je vous invite à lire cette réflexion, et je vous donne rendez-vous dans 10 jours, à mon retour de vacances.
1) Un manque de préparation du parti socialiste et de sa candidate
« Flou ». C’est le mot qui ressort le plus lorsqu’on parle du programme de Ségolène Royal. Face à un Nicolas Sarkozy et son programme bien huilé (et pourtant mensonger) avec le « travailler plus pour gagner plus », le service minimum, le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, etc… le programme présidentiel du PS était en décalage, avec des sujets pas suffisamment tranchés ou approfondis (les 35 heures, le nucléaire, les retraites,…).
Alors pourquoi ? Il y a pour moi une raison fondamentale : le PS n’a pas su renouveler ses idées. Dominique Strauss-Kahn affirme qu’il aurait fallu le faire dès 2002. Quant à moi, je pense que le mal est profond et qu’il date de 1993.
Après cette défaite historique, nous avions l’occasion d’aborder un virage, et de rompre avec l'idéologie d’Epinay. Nous avions l’opportunité de pouvoir accepter le monde économique moderne et rejeter les thèses marxistes. Nous avions pour cela au début des années 90 un groupe de réflexion autour de Jacques Delors, dont faisait partie une certaine… Ségolène Royal. Ce groupe d’idées estimait que le PS pouvait s’ouvrir aux verts et aux chrétiens démocrates. La candidature de Delors à la présidentielle de 95 aurait peut-être permis d’effectuer cette mutation. Mais elle ne s’est pas faite… est-ce comme on le dit à cause de sa femme ? Je pense plutôt qu’il estimait que les conditions politiques n’étaient pas réunies, les chrétiens démocrates n’ayant apparemment pas voulu le rejoindre. Nous n’avions alors plus que le choix entre Lionel Jospin et Henri Emmanuelli. Le second était considéré comme un fidèle du mitterrandisme. Les militants socialistes lui ont préféré Lionel Jospin qui semblait incarner un certain renouveau. Pourtant il était lui aussi comme Emmanuelli un héritier du mitterrandisme, dans la lignée directe du PS du congrès d’Epinay.
Alors nous avons perdu la présidentielle de 95, finalement comme prévu, malgré une bonne campagne de Lionel Jospin. S’en est suivie une période d’autodestruction de la droite (bien orchestrée par le couple Chirac / Juppé) avec en point d’orgue la dissolution et la victoire de la gauche aux législatives. Mais je considère cette victoire de 97 comme un trompe l’œil, car il s’agissait en réalité d’avantage une sanction de la droite qu’une victoire de la gauche. Mais au pouvoir nous avons fait de bonnes choses : les 35 heures (même si leur application uniforme a créé des désordres dans certains secteurs), la baisse du chômage, le rééquilibrage des comptes de la sécurité sociale, la stabilisation de la dette,… Mais avions-nous un réel projet d’avenir ? Avions-nous une ligne directrice claire ? N’étions-nous pas tout simplement uniquement que de bons gestionnaires ? La défaite de Lionel Jospin aux présidentielles de 2002 semble confirmer que le PS était finalement sans réel projet, ne portant pas de réelle espérance.
Ensuite, le parti socialiste avait à nouveau l’occasion de se moderniser. Mais ce n’a pas été le cas, comme le déplore DSK. Je suis en effet d’accord avec lui lorsqu’il dit que les victoires socialistes aux élections intermédiaires, dont notamment les régionales, n’étaient qu’un rejet de la droite de Chirac. Les Français attendaient de la part du PS un réel projet d’alternance. Et au lieu de cela, nous sommes restés dans le consensus mou (la synthèse) alors que certains événements (le vote sur la constitution européenne) auraient du nous faire tirer la sonnette d’alarme sur nos divisions internes. Mais non, nous avons voté un projet construit pour plaire à tout le monde, et donc restant volontairement flou sans rentrer dans les détails, avant de désigner notre candidate.
Et il faut bien le dire, Ségolène Royal était moins préparée que Nicolas Sarkozy. Et pourtant, et DSK lui-même le reconnaît, c’est la seule qui ait amorcé une quelconque rénovation au PS depuis 2002.
Mais cette rénovation aura été bien trop tardive. Le calendrier de désignation du candidat socialiste, après avoir établi le projet, et seulement 6 mois avant le second tour, en est en partie responsable. Pourquoi ?
- Tout d’abord, 6 mois pour rassembler son parti après une primaire difficile, préparer son projet présidentiel, et faire campagne, c’est évidemment trop court. Nicolas Sarkozy a eu 5 ans pour faire la même chose.
- Ensuite, le projet socialiste, voté par les militants, étant donc celui qu’il a fallu défendre, n’était évidemment pas suffisamment adapté à la vision d’un candidat, car trop construit dans un but de consensus entre tous. Il faut ainsi voir les critiques de Ségolène sur certains points de son programme (la généralisation des 35 heures et le SMIC à 1500€) comme un signe que la méthode n’était pas bonne, plutôt que comme une honteuse trahison. Enfin, trois mois de débats participatifs étaient bien évidemment trop courts pour enrichir le projet, même si j’adhère totalement à la méthode. Ceci dit, j’estime que le projet présidentiel était bon, car finalement assez cohérent, mais malheureusement trop flou sur certains points.
Alors s’en est suivie une campagne avec un certain amateurisme. Les responsabilités sont évidemment partagées, entre une candidate et une équipe n’ayant sans doute eu pas suffisamment de temps de se mettre en place et n’ayant pas utilisé toutes les bonnes compétences, et un parti parfois réticent à aider cette équipe. Ceci m’amène au second point, à savoir les divisons au PS.
2) Un PS divisé
Ce qui est frappant lorsqu’on demande aux électeurs de Ségolène Royal les causes de sa défaite, ils l’expliquent par le manque de soutient du PS envers sa candidate. Et en effet, les divisons du PS se sont renforcées lors de cette élection. Là encore, la responsabilité est partagée entre ceux qui aurait du soutenir leur candidate en dépit de leur différents, et une candidate et son équipe qui n’ont pas suffisamment fait appel à certaines compétences du parti. Et ce n’est pas une première, car en 2002 il y avait également eu une certaine distance entre le parti et l’équipe de campagne de Lionel Jospin. Interrogeons-nous donc sur le fonctionnement interne du parti.
Ainsi, des divisions sont apparues au grand jour lors de la campagne, certaines étant idéologiques, d’autres reflétant des luttes de personnes. On peut par exemple citer :
- Le discours non concordant entre François Hollande et Ségolène Royal sur la fiscalité.
- L’appel de Michel Rocard et de Bernard Kouchner à une alliance avec François Bayrou dès le premier tour, sans consulter la candidate, alors que le parti était divisé sur la stratégie à aborder concernant le leader centriste.
- L’appel d’Henri Emmanuelli à la création d’un grand parti progressiste entre les deux tours de l’élection.
- La trahison d’Eric Besson.
- Les discours différents des responsables socialistes sur les 35 heures.
- Etc...
Face à cela, Nicolas Sarkozy avait derrière lui un parti uni, et était d’avantage préparé à la victoire. Ceci me mène au dernier point, à savoir que la défaite s’explique aussi par le succès de ce dernier.
3) Sarkozy, ce fin stratège
Qui dit défaite de l’une dit victoire de l’autre. Nicolas Sarkozy s’est préparé depuis 5 ans à cette élection (sans oublier le fait qu’il y pensait depuis bien d’avantage). Il a ainsi pu élaborer un programme, mais surtout une stratégie sur le long terme.
Il a tout d’abord réussi à mettre son parti derrière lui. Alors, certes il a usé de méthodes détestables (utilisation de l’affaire Clearstream, menaces, …), mais peut-être aussi que l’UMP a pu se montrer d’avantage discipliné que le PS. Nicolas Sarkozy a ainsi pu bâtir lui-même son projet présidentiel, avec des idées auxquelles il adhérait complètement.
Mais tout était loin d’être gagné, bien au contraire. En effet, en 2006 il sait que la situation est difficile. Dominique de Villepin et Jacques Chirac atteignent des côtes de popularité désastreuses. Le CPE montre une victoire de la rue sur le gouvernement. On sent comme une atmosphère de fin de règne. Tout semble montrer que le temps de la gauche est venu. Certains n’hésitent même pas à parler d’élection imperdable. Mais Nicolas Sarkozy a trouvé le moyen d’échapper au bilan désastreux de la droite, il propose la rupture. Et les résultats sont finalement là, Nicolas Sarkozy apparaît comme le candidat du changement. Pourtant il propose finalement la même politique (bouclier fiscal, déremboursement de la sécurité sociale, politique de répression, …). De plus, il est parvenu à forger son image sur l’action, ce qui le différencie totalement de Jacques Chirac. Ainsi il a pu s’affranchir de l’image de sortant.
Son populisme et son art du discours sont également des outils de sa victoire. Il a par exemple réussi à faire croire à l’électeur aux revenus modestes qu’il était devenu riche, à savoir que les mesures de bouclier fiscal et de baisse des droits de successions s’adresseraient à lui. Mais surtout, il aura compris qu’il lui fallait au maximum creuser l’écart au premier tour pour l’emporter. Et ainsi il a repris des thèmes du Front National, dans le but de capter son électorat. Et le résultat a été là. Il a sans doute gagné l’élection au soir du premier tour.
Enfin n'oublions pas le soutien (parfois non masqué) des grands groupes de médias à Nicolas Sarkozy. Celui-ci connaît personnellement les dirigeants de ces groupes. L'un est un parrain dans sa famille, un autre l'invite sur son yacht, ... Il aura mis toutes les forces de son côté.
Nicolas Gaborit